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19 juillet 2018

« Alors, qu’est ce qui se passe ? Cela fait bien longtemps que tu ne nous a plus envoyé d’histoire de Nouvelle Calédonie. Tu ne plonges plus ? ». Voici comment m’apostropha mon ami Bruno, par une légère réprimande qui avait toutes les apparences d’un encouragement. Il faut du temps et de l’énergie pour écrire une histoire. Trouver le temps n’est pas simple et on n’y peut pas toujours grand-chose. Trouver l’énergie, c’est parfois difficile. Mais il est certain que de recevoir un compliment, voir même une simple remarque au détour d’une conversation qui prouve que l’on a fait l’effort de vous lire, aide à trouver la motivation. Donc voici une histoire pour Bruno !

Bien entendu, je n’ai jamais arrêté de plonger. Je plonge même plus que jamais. Et le Pacifique présente tant de facettes si extraordinaires que la plongée du quotidien avec ces bancs de requins gris ou ces ballets de raies manta finit par devenir la norme. Il devient difficile de distinguer ce qui mérite une histoire … Impossible de décrire chaque plongée.  Parfois le déclencheur est une photo exceptionnelle. Mais le plus souvent, il n’y a pas de photo, ou juste une très mauvaise photo.

Alors une histoire reste le meilleur moyen de conserver en mémoire une rencontre  hors norme. Et puis elle a le mérite de forcer l’imagination à travailler. Il y a aujourd’hui tellement de documentaires avec des images si incroyables qu’il serait futile d’essayer de rivaliser avec son propre appareil. Mieux vaut distiller quelques mots. Le pouvoir évocateur dont ils sont dotés, additionné d’un bon pastis, leur donnera toute leur puissance. Ainsi par exemple : le grand requin marteau.

Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’il y a plusieurs espèces de marteau : le grand requin marteau et les autres … Les « petits » marteaux sont souvent en banc, relativement faciles à voir sur certains sites comme l’ile Coco. Le grand requin marteau nage seul, il est très difficile à voir et pour tout dire, quand on a cette chance, le plus souvent on ne fait que l’entrapercevoir de manière si fugitive que c’est très frustrant. C’est un peu comme le léopard dans la brousse africaine : si on en voit un dans l’année, on peut s’estimer heureux. Après presque deux ans dans le pacifique et pas loin de deux cents plongées, je compte ces rencontres sur les doigts d’une main. Mais bien entendu, c’est cette rareté même qui fait qu’il occupe toutes les conversations d’après plongée, qu’il transforme une plongée ordinaire en une plongée mémorable.

Le grand requin marteau quand il atteint sa taille adulte est énorme : jusqu’à six mètres pour une demi tonne. Et six mètres, quand on est à côté, c’est long comme une limousine. Bien entendu sa tête difforme est ce qui en fait un requin à part. Mais je suis aussi frappé par sa nageoire dorsale qui se dresse tel un étendard vertical sur un dos hypertrophié, tout en muscle. C’est peut être sa tête plate qui, par contraste, donne cette impression d’un corps aux dorsaux bodybuildés.

J’ai déjà raconté ma première rencontre avec le grand requin marteau illustré par ma première photo sous marine prise en Nouvelle Calédonie et qui incluait également une raie manta. C’est certainement un document rare, peut être unique, qui sait ? Mais après mes autres observations, je peux dire que pour un grand requin marteau, il était plutôt petit.

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Rare cliché d’une manta et d’un marteau

C’était en Mars de l’année dernière. Et depuis, plus rien. Si ce n’est quelques messages aussi épisodiques qu’expéditifs de notre cher DP Thierry mentionnant la présence d’un marteau au cours d’une plongée. Utile pour entretenir l’espoir un jour d’en voir un certes, mais beaucoup trop bref pour fertiliser l’imagination des plus inventifs ni même regretter de ne pas être venu.

Heureusement le club a eu la bonne idée d’organiser un voyage en Polynésie, aux Tuamotu. Et Thierry avait promis au menu, outre les bancs de plus de cent requins gris ou les dauphins parmi les plus familiers de la planète, les Tigres et Marteaux. Ah les passes de Rangiroa, de Fakarava ! Cela faisait presque vingt ans que j’en rêvais, en me promettant qu’un jour  ce serait mon tour d’y plonger. Tout en tremblant de ne pas pouvoir y aller pour des raisons professionnelles, j’imaginais déjà ces dérivantes avec des requins dessus, dessous, à droite et à gauche : l’immersion au cœur du banc de requin gris. Mais dans mon rêve, je n’oubliais pas les supers prédateurs : le requin tigre et le grand requin marteau !

Seconde et troisième observations à Rangiroa.  Direction le raie Manta club, le club historique localisé juste dans la passe. Ils sont si prêts du site qu’ils ont juste un vieux zodiac à fonds plat pour nous amener sur site, c’est tout dire. Pourtant vu la taille des vagues du mascaret créé par la rencontre du sortant avec la houle d’Est, on aurait bien aimé un engin flottant un peu plus rassurant. En plus, histoire de nous mettre tout de suite dans l’ambiance, une demi douzaine de polynésiens à quelques mètres du club lèvent avec une dextérité impressionnante filet sur filet de centaines de picots et jettent à la mer l’arête avec la tête. Ce n’est pas un gâchis pour tout le monde, la mer bouillonne de dizaine de requins qui se jette sur ce festin qui leur est offert. Requins gris, pointes noires, requins dormeur … plusieurs espèces se disputent cette manne dans quelques centimètres d’eau, il y a même deux énormes murènes verte qui se joignent à ces agapes. Est-ce vraiment raisonnable de se mettre à l’eau ?

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Alors, tu plonges aujourd’hui ?

En tout cas, nous embarquerons tous dans le frêle esquif. « Janvier, c’est la saison des marteaux » nous a promis Thierry. Nous le croyons et ce n’est pas le moment de laisser passer sa chance. Les plus heureux seront les niveaux 1 et 2. Ils nous montreront une belle photo d’un magnifique spécimen qui arriva droit sur eux dans quelques mètres d’eau, sans doute curieux de détailler ces bipèdes à la nage incertaine. Le lendemain, c’est notre tour d’être chanceux. J’entends Roméo, un compère de planquée hurler dans son détendeur. Demi-tour sur place, je le voie nager caméra gopro en étendard, vers un grand requin marteau. Ce dernier suit sa route sans bruit, sans effort, sans même nous remarquer, nous qui pourtant crachons nos poumons dans un nuage de bulles à nager à toutes palmes pour tenter de maintenir la distance. Vain effort, il a tôt fait de nous distancer et disparaitre dans le bleu. Si courte soit cette observation, elle occupera toute notre conversation de l’apéritif, sur le Deck du relai de Joséphine, à observer les dauphins jouant dans le mascaret de la passe de Tiputa au soleil couchant. Eh oui, le grand requin marteau, on le voit quelques secondes mais l’on en parle pendant des heures.

Ma troisième observation sera aussi à Rangiroa. La plongée est loin d’être simple. La passe de Tiputa est très large, impossible de voir les deux bords en même temps. Elle est profonde avec plus de cinquante mètres au niveau de la marche qui marque l’entrée de la passe. Aussi, le plongeur n’a d’autre choix que de se laisser dériver, tiraillé entre sa volonté de limiter profondeur et palier et son désir d’être au plus près de l’action qui naturellement se passe au niveau de la marche. Et me voilà donc avec le guide de palanquée à trente cinq mètres et un banc de près de trente raies aigles à cinquante. Que faire ? Je ne résiste pas à la tentation de m’approcher un peu plus, la respiration coupée par soucis de discrétion.  Quand soudain, le banc se replie sur lui-même, comme une vague. Et j’aperçois fugacement, à peine visible sur le fond de la passe, le grand requin marteau à l’origine de ce mouvement de panique. Guère plus qu’une vision, mais un frisson me parcourt à la simple imagination du drame en cours. Mais mon plaisir est de courte durée car malheureusement, j’entends déjà les cris du moniteur qui tel un élastique invisible me rappelle à plus de hauteur. J’enrage, et tel un marteau croquant sauvagement sa raie aigle, je n’en aurais bien fait qu’une bouchée !

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Gribouilli de partie de chasse

Quatrième acte à Fakarava. Nous commençons par quelques plongées dans la passe nord. Dont une dans une eau qui devient progressivement trouble au milieu des gris. En fait, le passage d’une eau claire à une eau chargée dans les passes semble parquer une inversion de courant. Il vaut mieux ne pas pousser trop loin sous peine de se faire emporter. Naturellement, Thierry est en tête. Tout à coup, les requins semblent pris d’une grande agitation, l’un de nous dira avoir vu un nuage de sang. Que se passe-t-il ? Thierry qui avait disparu revient vers nous, tour à tour les deux poings sur les tempes – signe du marteau – puis les bras écartés – pour signifier un énorme requin marteau. Pour ma part, je n’ai rien vu. Dommage, mais c’est ainsi. 

Après quelques plongées magiques à la passe Nord, tous les membres du Club m’abandonnent pour tenter l’aventure chacun de leur côté. J’ai choisi de rester sur le même atoll et de prendre le bateau pour la passe Sud de Fakarava : Tetamanu. Bonne pioche, c’est un endroit exceptionnel comme l’a si bien immortalisé Laurent Ballesta dans son documentaire sur sa plongée de 24 heures et la reproduction des mérous. Je retrouve d’ailleurs une combinaison égarée par l’équipe. Pour avoir plongé dans mal d’endroits, je dirais que la passe de Tetamanu  est parmi ce que j’ai fait de mieux avec l’île Coco, Costa Rica. La pension sur pilotis est carrément sur la passe. Il suffit de se mettre à l’eau pour s’immerger avec le banc de requins gris. En permanence des petits pointes noires rodent à l’affût de quelques reliefs de nos repas.

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Sur les traces de Ballesta

La passe est étroite et peu profonde, à peine plus de vingt mètres. Vu la clarté de l’eau, c’est un peu comme plonger dans un bassin. Sauf que pendant presque toute la durée d’une plongée, la dérive se fait entre les requins gris qui s’écartent au fur et à mesure que nous avançons pour nous frôler tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois au dessus ou en dessous. Il est possible de s’arrêter dans une cavité, et là les nuages de bulles restant prisonniers du plafond de la grotte, d’observer les requins nageant sans crainte à quelques dizaines de centimètres. Pratiquement aucun temps mort dans cette plongée : on est immergé dans un banc de gris qui occupe toute la passe et doit compter plusieurs centaines de requins du début à la fin de la plongée. Le seul bémol de Tétamanu, c’est que c’est toujours la même plongée. Mais qui oserait s’en plaindre ? Ma chance a voulu que pour conclure une de ces  plongées quasi-parfaites nous empruntions un petit chenal de côté occupé par trois requins citrons de près de trois mètres chacun. 

Mais j’étais encore loin de me douter que ma chance me réserverait encore une ultime surprise. Ouvrant le chemin à une petite palanquée constituée d’une discrète plongeuse japonaise et d’un très jeune moniteur qui comptait moins d’un mois dans le Pacifique, nous dérivions au milieu des gris. Et puis soudain, le banc s’agite et tous les requins se précipitent vers la sortie de la passe, les uns cherchant à rattraper les autres. Tous les trois, nous regardons attentivement dans la direction vers laquelle ils se bousculent. Je ne vois rien. Puis je tourne la tête vers mes compagnons : ils me regardent les yeux exorbités, comme frappés de stupeur. Alors je regarde derrière moi et là, à portée de main, l’énorme tête d’un grand requin marteau. Difforme, deux yeux excentrés, presque 1,5 mètres de large, surplombé par un aileron qui n’en finit plus. La bête se fige l’espace d’un instant, puis fait demi tour sur elle-même pour disparaître dans le bleu en trois coups de queue.

Je n’ai guère eu le temps d’avoir peur, mais il se pourrait que, pour une fois, je n’étais pas loin d’être une proie. Le jeune moniteur me racontera avoir vu le marteau arriver à grande vitesse, s’arrêter net une première fois à quelques mètres de moi, reprendre sa progression jusqu’à me toucher avant que je me retourne. La japonaise avait commencé par filmer la fin de la scène avant de lâcher son appareil. Donc il ne reste que deux coups de crayons et une capture d’écran floutée.

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A portée de main

La quatrième observation sera à la passe de Uatio dans le grand Sud. Ce sera pour moi le clou de la première croisière plongée avec le catamaran Imagine. Sur inspiration de Marc, Thierry notre DP toujours hyperactif n’a pas tardé à réunir un équipage pour remplir le bateau, louer deux compresseurs thermique à la STIM et charger une dizaine de blocs. Et vogue la galère pour une aventure de cinq jours entre Nouméa et la baie de Gadji à l’île des Pins. Et une succession de plongées découvertes dans les sites les plus fabuleux du caillou : passe de la Sarcelle, passe de Tiaré, de Upé, de Kuaré en passant par le récif Gué qui abrite les baleines à bosse en hiver ou l’ilot Ndo dont la plage était parsemée de coquilles de nautile laissées par la dernière tempête.

La mise à l’eau dans la passe de Uatio se fait directement depuis le catamaran : nous nous jetons tous à l’eau en file indienne depuis chacune des deux descentes. Je me retrouve chargé de trainer une bouée au bout d’un moulinet par sécurité : les courants sont si forts et imprévisibles dans les passes qu’il vaut mieux se signaler en surface pour ne pas courir le risque de sortir sans aucun bateau à l’horizon au milieu d’un mascaret déchainé. Je souffre car c’est physique et j’admets difficilement d’avoir mes mouvements limités en plongée … Enfin, le bon côté de la chose, c’est que c’est ma bouée que suit le bateau. Alors j’en profite pour faire le milieu de la passe et sonder un peu, tout en laissant mes camarades longer le récif. Je me retrouve isolé, tout en continuant de voir mes camarades en contre jour quand un grand requin marteau apparaît du néant des grands fonds pour faire lentement le tour de ma modeste personne. Mes camarades que je vois pourtant très nettement dans le soleil n’ont rien vu. Ce qui en dit long sur la capacité du grand requin marteau à se fondre dans le décor et vous approcher furtivement avant de disparaître. N’oubliez pas de regarder derrière vous, dans le bleu, quelques mètres plus bas, il est là, il vous observe d’un œil de martien le grand requin marteau.

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