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21 juillet 2018

Le moi de Juin, c’est le cœur de l’hiver en Nouvelle Calédonie. D’un côté, les journées sont plus courtes (de 6h00 à  17h00). La température de l’air descend la nuit à 15 ° et il faut penser à sortir sa petite laine. La température de l’eau se rafraichit : à 23° nous sommes obligés de ranger les shorty et de sortir les combinaisons de 7 mm. C’est dur, mais nous faisons face vaillamment. De l’autre côté, les pluies sont terminées. Et surtout, la zone de convergence intertropicale se rapproche. En clair, cela signifie que l’alizé mollit et que l’on peut enfin profiter de quelques bonnes journées avec moins de dix nœuds de vent pour aller en mer!

Toujours un œil sur la météo, je viens de repérer le weekend idéal pour sortir avec mon bateau. Juste après une petite dépression qui nous a contraint à annuler notre weekend en catamaran, il va y avoir plusieurs jours de pétole. J’envoie aussitôt un email à mon compère Marc pour organiser une sortie vers les multiples passes du Grand sud. A deux heures et demi de route, elles sont à portée de mon zodiac, mais suffisamment éloignées pour ne pas tenter l’aventure avec trop de vent. Et juste assez pour les protéger d’une invasion de plongeurs par les clubs commerciaux: c’est trop cher en essence et cela demande trop d’efforts pour y arriver.

Sans surprise, Marc acquiesce sur le champ. Il faut dire que ces passes sont exceptionnelles. Les blancs de poissons (anglais, lutjans, cochers …) sont si imposants et si denses que cela parait incroyable. Les champs de gorgones sont exceptionnels : les couleurs vont du jaune au vert, leur taille est gigantesque. Il est certain qu’aucun coup de palme malencontreux ne les a amputées d’une branche.  Enfin, il y a toujours l’espoir d’y faire une rencontre exceptionnelle: banc de requins gris, albimarginatus bien entendu mais j’ai eu la chance de croiser aussi un requin tigre, quelques requins marteaux et Marc a aperçu un espadon voilier lors de la dernière sortie. Alors quand le temps le permet, il vaut mieux ne pas rater sa chance, car elle se présente rarement. Je tiens d’ailleurs un carnet de ces plongées, moi qui ai abandonné le mien depuis des années, car chacune est un petit trésor. Et comme vous pouvez le voir, il reste encore bien des passes à découvrir, ce qui me réjouit.

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Reste à trouver un troisième compère pour plonger avec Marc. Note amie Agathe vient de nous quitter, c’est bien dommage. Pierre vient de récupérer sa copine de métropole et décline l’invitation. Alors ce sera l’occasion d’inviter Laurent, nouveau niveau 3 très à l’aise sous l’eau. Il est de surcroit à la fois marin et cuisinier de métier.  Pas de crainte à avoir sur ses capacités à endurer les éléments et la promesse d’une glacière bien remplie. « C’est choc » comme les gens disent ici.

« Et si l’on campait » propose Marc. Quelle idée géniale ! J’en rêvais avant même d’avoir mis le pied sur le territoire. Quand mon père prospectait pour acheter mon futur navire, j’imaginais déjà ces virées sur les ilots, pour aller camper, pêcher et plonger, tout en admirant la carte ou en navigant sur google earth. Allez-y, vous verrez de vous-même. Le terrain de jeu vu du ciel est fantastique. Il y a 60 milles entre Nouméa et le bout de la corne Sud. Quand on se souvient que Porquerolles n’est qu’à 40 milles de Marseille … cela donne une idée du nombre de sites potentiels à découvrir, vu que personne ou presque ne s’y risque. De quoi enflammer l’imagination et occuper toute une vie.

L’idée de camper est adoptée sur le champ. Nos irons dormir sur l’ilot Kuare.  Un petit chenal au travers du récif côté Sud-est, comme le laisse deviner la photo satellite, devrait permettre d’amener le bateau jusqu’à la plage. Je m’occupe du bateau, Marc et Laurent de la popote et de l’apéritif. Plus une tente, un matelas et un sac de couchage chacun, finalement ce n’est pas bien compliqué de s’organiser. Le plus dur sera de nous dégotter et transporter suffisamment de blocs pour plonger. Heureusement avec l’aide bienveillante de Thierry et Stéphanie, nous sommes pourvus.  

Et nous voilà partis de bon matin vers la passe de Uatio. Je laisse la barre à Laurent, ce qui me laisse le temps de profiter du paysage en sirotant le bon café tout chaud de mon thermos. La balise verte de l’ilot canard, à frôler e tribord de l’ilot Atire, l’étroit passage au travers du récif Uimé qui nous impose de ralentir pour bien discerner par transparence les patates de corail, la grande passe de Mato et la sortie du lagon. La couleur de l’eau s’assombrit pour prendre celle d’un bleu marine intense, la houle s’allonge sur plusieurs dizaine de mètres et les fonds disparaissent : c’est le Pacifique! Il suffit maintenant de suivre la barrière de corail, bien mise en évidence par les vagues qui se fracassent à grand bruit pour se réduire en un long ruban d’écume blanche, afin d’atteindre notre site de plongée.

Plonger dans les nombreuse passes qui traversent le récif est tout un art, qu’il n’est pas facile de maîtriser. Loin de là! Le courant peut facilement atteindre plusieurs nœuds, tour à tour créant un enchevêtrement de maelstroms ou levant suivant le vent un mascaret tout aussi chaotique que sévère. Je me souviens d’ailleurs de ma première plongée dans la passe de Kuaré, il y a un peu plus d’un an. Le skipper du catamaran qui nous y avait conduit, après un coup d’œil sur les volutes de courant annonçait d’un ton sans réplique: « les conditions sont parfaites, dépêchons nous ». Je le regardais alors tout ébahi, me demandant bien comment il avait pu arriver à cette conclusion. Surtout que les tables de marée ne sont guère d’un grand secours, bien au contraire. Alors que leur lecture pourrait amener à conclure à un fort courant rentrant, nous sommes confrontés au sortant. Ou l’inverse. Dans ces conditions, pas facile au pilote qui assure la sécurité de surface de deviner où sortira la palanquée. Quant à suivre les bulles dans toutes ces vagues …

Heureusement, j’ai ramené une arme secrète des plongées héroïques au Mozambique : un gros moulinet avec cinquante mètres de fil, auquel il suffit d’attacher un pare-battage pour se signaler. Cela limite les mouvements sous l’eau, c’est vrai. Mais si la mer n’est pas parfaitement lisse, quel confort et quel avantage en termes de sécurité. Ma plus grande peur en plongée a toujours été de me retrouver en surface, dérivant seul, sans bateau à l’horizon, dans une mer formée … Brrrrr. Et puis, avec le temps et l’expérience, nous avons aussi appris à lire le mascaret et deviner le sens du courant.

Très courageux, mes camarades me laissent la primeur. J’imagine que c’est sans doute la fraicheur de l’eau qui les conduit à adopter cette attitude si prudente, à moins que ce soit leur générosité naturelle qui les pousse à autant de politesse. Alors je m’équipe: la combinaison, les palmes, le gilet avec la bouteille, détendeur en bouche … je suis prêt à déclencher ma bascule arrière quand soudain j’aperçois pas très loin du récif, oui, c’est bien cela: une baleine!

Les baleines arrivent fin juin normalement. Elles sont les vedettes de  notre hiver. Celle-ci est sans doute la première de l’année. Après tout, nous ne sommes que le 10 juin. Quelle chance incroyable! Les baleines à bosse viennent chaque année mettre bas en Nouvelle Calédonie. Leur arrivée est depuis toujours, pour les habitants de l’Ile des pins, le signal de la période de plantations des ignames.

Marc approche prudemment le bateau du récif tout en murmurant « Tu as sacrément de la chance, je donnerais cher pour prendre ton tour de plongée ». Et oui, la fortune sourit aux audacieux. Il ne faut jamais hésiter à prendre son tour, sous peine de le regretter. La baleine souffle puis disparait sous la surface. Le récif est tout proche, l’adrénaline est montée de plusieurs crans, je me glisse sous la surface en tenant fermement mon moulinet avec sa bouée.  L’eau est un peu laiteuse, dommage. Je descends rapidement à 25 mètres le long du récif en nageant vers l’endroit où la baleine a semble-t-il disparu. Je scrute le bleu de tout côté, écarquillant les yeux le plus possible. Oui, là, il me semble bien voir une ombre, à peine perceptible, presque en surface. Je retiens mon souffle en essayant de respirer le moins possible pour limiter les bulles et je décide de remonter en collant au récif dans l’espoir d’être moins visible. La forme grossit: c’est bien la baleine!

baleine2La baleine ! Vue de dessous.

Elle est presque de face et semble m’observer de son œil gauche. Alors, je m’approche lentement pendant qu’elle pivote pour se mettre de profil et m’observer de son œil droit. Je suis maintenant très proche, peut être moins de dix mètres. Elle commence à nager à lent coup de queue. Peu à peu, elle prend de la vitesse. Il faut dire que vu sa masse, peut être neuf mètres pour presque vingt tonnes,  elle doit avoir une certaine inertie. Je respire, je suis maintenant presque en surface à essayer de la suivre mais je me sens bruyant et lourd. Elle disparait dans le bleu au bout de quelques minutes sans que je puisse la suivre. Quelle rencontre !     

De retour en surface, je n’ai guère le temps de partager ma petite aventure que nous apercevons à nouveau la baleine. Sans même enlever ma combinaison, je prends les manettes pour approcher le Léviathan. Fébrilement, Laurent et Marc s’équipent. Je leur suggère de se limiter à palmes, masque et tuba pour plus de rapidité et de discrétion. Laurent est le premier à l’eau avec sa caméra. Au début je le vois prudemment s’agripper d’une main ferme la main courante du bateau. Il ne relève pas la tête. Prenant confiance, il finit par nous lâcher en agitant la main. J’encourage Marc à se dépêcher. Dans l’excitation du moment, il a perdu son masque, cherche un tuba. Enfin il se glisse aussi dans l’eau … Je les suis de loin. Puis je vois Marc tenter une apnée sans ceinture de plomb. Je m’approche pour lui en amener une. Et c’est déjà terminé. Une poignée de minutes, mais ils sont aux anges et n’arrêtent pas de parler.

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Vue de la surface

 « J’ai voulu plonger, mais sans ceinture ... et puis juste à ce moment, elle est remontée droit sur moi. J’ai vu son œil, juste là, énorme ! » 

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Le graal à portée de palmes. « Après ça, j’arrête la plongée ! » promet Marc

Quelques minutes de répits, et nous apercevons à nouveau notre ami. La tête en bas, il laisse sortir sa queue pour frapper à intervalle régulier la surface. Nous restons prudemment à distance pour écouter les claquements sonores qui se répètent pendant plusieurs minutes. Cherche-t-il à nous intimider? à se signaler auprès de ses camarades? à attirer une femelle? Intimidés, nous regardons de loin cette démonstration de puissance.  

Pour nous la journée est gagnée: impossible d’évoquer la baleine, sans déclencher comme par réflexe un grand sourire chez les autres. Marc affirme à grand geste qu’il arrête la plongée. « Je m’étais fait la promesse que si un jour je rencontrais une baleine, j’abandonnerais la plongée. Qu’est ce que l’on peut bien espérer de plus après cela ? ».

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Bâbord

Pourquoi pas une escorte de dauphins pour rejoindre l’ilot Kuare où nous avons prévu de passer la nuit? Et oui, c’est cela la Nouvelle-Calédonie. Alors que les images de la baleine continue de hanter nos esprits, nous voilà soudainement entourés d’un banc d’une douzaine de petits dauphins qui virevoltent de bâbord à tribord, nous dépassant sans effort alors que nous allons à 15 nœuds. Je plonge ma caméra dans l’eau pour saisir quelques images de ce balai aquatique pendant que Laurent filme en surface.     

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Tribord

L’ilot est cerné de toute part par le récif, mais heureusement nous trouvons rapidement le petit chenal qui mène à la plage. Une fois le récif passé, il y a une large bande de sable sur laquelle nous voyons s’enfuir une raie pastenague. C’est le fond parfait pour une bonne tenue de l’ancre, et puis à marée basse, aucun danger pour le zodiac. Marc amarre un bout sur une souche de bois flotté pour approcher le bateau du rivage et s’assurer qu’il ne dérivera pas avec le courant sur le récif.

Nous repérons tout de suite les emplacements pour planter les tentes: un moelleux tapis de salicorne. Un tricot rayé, sans doute un peu effrayé par notre prise de possession des lieux, abandonne l’ilot pour aller se réfugier en mer. C’est peut être aussi l’heure pour lui d’aller chasser.

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Tricots rayés

Les tentes sont vite montées, une douche rapide avec une bouteille d’eau douce et nous voilà dessalés. Nous profitons des dernières heures de jour pour ramasser le bois flotté qui complétera la palette de billet – merci l’IEOM - comme combustible pour notre feu de camp. Laurent nous sort quelques bières bien fraîches que nous savourons en contemplant le coucher du soleil et la danse des flammes de notre feu de camp.

Il est possible de définir le bonheur comme les instants pendant lesquels nous ne voudrions rien changer. A ce moment, c’est certain, c’est le bonheur: une journée passée avec baleine et dauphins qui se termine au coin du feu, une bière à la main et sur un ilot de la Corne sud.

Et même au-delà, je songe à mon long apprentissage de la mer avec mes amis Zé, Philippe, Charles avec qui j’ai navigué ou plongé des jours entiers. J’ai une pensée pour  mon père qui m’a depuis toujours mis des bateaux entre les mains: dériveurs, bateaux à moteur, voiliers … jusqu’à ce zodiac qu’il m’a envoyé à l’autre bout du monde dans un container. Et j’ai l’impression d’arriver à un aboutissement, une sorte de sommet de ce que je suis capable d’accomplir : piloter mon propre bateau au travers des récifs frangeant d’un lagon au milieu du Pacifique, pour aller plonger au plus fort du courant dans une  passe éloignée de la barrière, et avec une baleine. 


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Feu de camp sur Kuare après une plongée baleine : le bonheur.

  

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