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27 novembre 2020

Partie 2 : En dérive dans le lagon Nord avec un nouveau binôme

Au gré des courants

La nuit de dérivante dans le lagon nord se passe sans incident majeur, même si certains se plaignent de ne pas avoir trop dormi du fait des vagues qui claquaient sur la coque. C'est vrai qu'en l'absence de moteur, le catamaran s'était positionné de travers, prenant les lames sur le côté et non plus par l'étrave. Mais malgré tout, nous nous en sommes bien sortis. Et puis la passe d'Estrées nous tend les bras, le temps est au beau fixe et c'est le rentrant … y a-t-il un meilleur moyen pour se réveiller et oublier une nuit difficile que de se mettre à l'eau ? L'arrivée d'une demi-douzaine d'Albi marginatus attirés par notre fracassante entrée sous la surface nous donnent la réponse.

Nous sommes immédiatement captivés par ces requins dont les nageoires sont soulignées de blanc, ce qui leur vaut leur nom scientifique latin. Le simple fait de clipser la sangle de ma stab déclenche une charge du plus près d'entre eux. Il me fonce droit dessus avant de m'éviter au dernier moment. La montée d'adrénaline enfin maîtrisée, j'observe en détail ces requins que le fin liseré blanc de ses nageoires permet de classer comme les plus élégants du récif. Ils nous accompagneront jusqu'à la fin de la plongée. Dans notre souvenir, cela restera comme la plongée des Albis …

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Très jolie photo de perroquet à bosse, euhh d’Albi marginatus … (photo de Cécile Bonis)

La sortie de l'eau met un terme à cette parenthèse enchantée. Retour à la réalité : où mouillez ce soir, si nous ne pouvons pas nous abriter à Bélep ? C'est fâcheux. Par chance, Marc nous sauve la mise : il a récupéré avant de partir les coordonnées d'un mouillage plus ou moins abrité du récif tant que le vent dominant, l'alizée de Sud-est, reste modéré. Alors profitons-en pour garder le cap au nord ! A proximité de notre futur mouillage, nous faisons une immersion sur le tombant. Je ne suis pas fan de ces plongées. Les coraux durs sont beaux certes, le relief vertical est impressionnant mais je préfère la dynamique, l’exubérance et la variété des passes. Aussi je remonte à mi-bouteille, un peu déçu, pour m'asseoir dans le poste de pilotage avec Félix.  Ma déception ne dure qu'un instant : dans le coude du récif qui nous servira d'abris, j'aperçois la première baleine de l'année. Elle me semnle bien petite. Mais je suis content de l'avoir vu. Déjà l'an dernier j'avais également repérer la première baleine de l'année début juin. Si ce n'est pas un signe de bon augure ! Le temps que les autres terminent leur plongée, Félix se rapproche et je tente en PMT une ou deux observations mais sans succès : l'eau est trop trouble. Les parachutes annoncent la fin de la plongée pour le reste de la troupe aussi je remonte sur Imagine. Les camarades font le signe du requin marteau en se frappant les tempes des deux poings, un grand sourire aux lèvres. Je leur réponds par le cri de « Baleine ! Baleine !» … Ah, la Nouvelle-Calédonie.

Entre requin marteau et baleine, les conversations s'animent autour de la table que nous avons déplacée sur la plage arrière pour l'apéro et le coucher du soleil. A l'abri du récif, nous savourons la perspective de bien dormir cette nuit et nous nous laissons aller au bonheur de l'instant. A tour de rôle en croisière, nous cuisinons pour tous. Ainsi c'est plus convivial et plus facile. Ce soir, c'est mon tour. C'est un peu compliqué car nous sommes douze. Il vaut mieux avoir une grosse gamelle ! Et encore, même ma cocotte en fonte 10 litres, pourtant le plus gros modèle du magasin, est à la peine pour rassasier la troupe toute entière. J'espère quand même que mon petit salé allongé de crème et accompagné de deux miches de pain pour saucer nous permettra de survivre jusqu'à demain … A cette échelle, cela devient presque un métier de cuisiner !

Au nord du grand récif Cook

Après une excellente nuit réparatrice pour tous, le soleil se lève sur une journée qui promet d'être idéale. Notre capitaine Félix, Marc le pilote et Thierry notre directeur de plongée décident de basculer sur les dizaines de petites passes au nord du récif Cook, à l'est de Bélep. Mais première épreuve : l'ancre est coincée sur le fonds. Impossible de la remonter au guindeau. Félix s'échine du mieux qu'il peut sans succès. Alors je me porte volontaire pour plonger malgré l'heure matinale et la relative obscurité. Coincée entre deux patates de plusieurs mètres de diamètre, l'ancre n'était pas près de sortir d'elle- même. A se demander comment elle a réussi à trouver le chemin pour se faufiler dans cette étroite anfractuosité. Je laisse près de 100 bars de ma bouteille à lutter pour extraire ses 25 kilos de ce labyrinthe … ce n'est plus de mon âge, la prochaine fois, je laisserai la place au plus jeune. Enfin je suis fier de ce petit travail de force. Thierry, toujours prompt et généreux avec la distribution de médailles en chocolat, me promet un diplôme de travailleur sous-marin. Je souris car la nature humaine est ainsi faite : nous aimons tous les compliments. Même si je l'attends toujours, elle viendra ma médaille, j'en suis sûr.

Enfin, nous voilà filant par le petit détroit entre les deux îles principales de Bélep, à savoir Pott la plus au nord et Art. Nous apercevons quelques petites plages bordées de cocotiers qui auraient pu faire de bons abris … Mais hormis ces petits écrins, ces deux îles sont austères, pelées et sauvages. La pointe septentrionale de Pott, l'ultime terre au nord de la Calédonie, est l'entrée vers le royaume des morts. Selon les croyances mélanésiennes, les esprits des morts se réfugient sous l'eau en attendant de se réincarner dans un nouveau-né, qui héritera du nom d'un ancien récemment disparu. Vivre un temps sous l'eau avant de renaître, l'idée apparaît au plongeur que je suis très séduisante. Elle me laisse songeur face à ce paysage de bout du monde.

Perché à quatre mètres de la surface, assis à l'abri du soleil dans la cabine de pilotage sur le pont supérieur, j'observe le large sillon laissé par Imagine. Il trace une élégante ligne droite sur cette mer d'huile vers deux nouvelles passes à découvrir, sélectionnées principalement au hasard. Nous les avons choisies parmi plus d'une dizaine sur la photo satellite, sans doute pour l'intense couleur bleue marine qui contraste fortement avec le marron clair des récifs ou la blancheur éclatante des bancs de sable qui les délimitent. Quelles autres critères pourrions-nous retenir ? Avons-nous fait le bon choix ? Je me rassure en me disant que l'on peut plonger presque n'importe où en Calédonie sans être jamais réellement déçu. Et quel côté de la passe sera le plus jolie ? A cette dernière question, nous avons une seule réponse cartésienne : il suffit de diviser la palanquée en deux.

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Choisissez le côté nord et les barracudas sont au sud … (photo de Cécile Bonis)

Tel superman, en binôme avec Serge dans la passe du Jeune cadet

Quelques mots pour décrire mon nouveau binôme Serge : c'est un jeune retraité débordant d'énergie, doté d'une faconde intarissable et toute parisienne. Guitariste et astronome, il s'est passionné sur le tard pour la plongée, au point d'envoyer son camping-car sur le caillou pour y passer une année avec son épouse !  Il me fait confiance sous l'eau, élément qui a aussi l'avantage de noyer son flot de paroles. Il est immanquablement content de sa plongée, dont il partage de manière très volubile le contenu. La conclusion est toujours la même, inévitable, mais dont l'euphorie de l'expression est contagieuse : « un truc de malade ! » ou « un truc de dingue ! ».  Nous sourions tous à l'entendre. Même si nous le moquons gentiment afin d'éclaircir parmi ces deux superlatifs, lequel tient la corde. Bien que nous les ayons entendues des centaines de fois, nous doutons toujours entre le malade et le dingue. Enfin il arrive à suivre mon palmage, tout en conservant assez d'air pour terminer la plongée en même temps que moi : deux critères pas toujours aisés à remplir ! Mais qui permettent régulièrement, du moins je l'espère pour mes binômes, d'en voir un petit peu plus !

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Attention à ne pas perdre son nouveau binôme dans un nuage de poisson … (photo de Cécile Bonis)

Ce serait fastidieux de décrire dans le détail nos deux plongées, même si pour une fois je partage l'avis de Serge : c'était un truc de malade, voire peut-être un truc de dingue. Je garde l'image d'une plongée en dérivante interminable. Nous nous laissons balayés par la marée rentrante le long d'une paroi verticale et lisse, couverte de coraux mous uniformément jaune poussin. Elle est marquée d'un long sillon en son milieu parallèle au fond. Allongés avec les bras le long du corps, nous nous laissons emportés par un courant de plusieurs nœuds dans ce sillon qui nous enveloppe sur trois côtés. Cela me donne l'impression d'être un peu comme superman survolant une piste de bobsleigh. C'est comme un vol dans un conduit où nous serions escortés de requin gris très curieux de ces extraterrestres ou devrions nous dire « extramerestres » ? Le conduit aboutit finalement à une grande cavité au milieu de la paroi. J'en profite pour m'agripper et mettre fin temporairement à notre vol sous-marin. Nous avons un peu le sentiment sur un balcon, spectateur du trafic qui emprunte la passe. Celui-ci est constitué d'une multitude de requins gris, qui immanquablement intrigués par notre présence, interrompent leur voyage pour venir nous inspecter de près.

Et puis nous terminons dans un bras de mer de quelques mètres de fonds. Dans si peu de fonds, les coraux qui parsèment le sable laissent éclater leurs couleurs. Ils nous protègent nous et toute une variété de petits poissons du courant, nous permettant de dessaturer tranquillement comme dans un sas ouvrant vers la surface. « Ce sera la passe du Jeune cadet ! » me propose Thierry, qui n'est que de quelques mois mon aîné. Je souscris avec joie à la proposition : après tout ces passes n'ont aucun nom sur les cartes. Et l'idée de laisser mon surnom à l'une d'entre elles, de plus située au nord du grand récif Cook, n'est pas pour me déplaire. 

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Traversée de passe dans le courant, serait-ce la passe du jeune cadet ? (photo de Cécile Bonis)

L'embouchure du Diahot

A l'abri d'un récif de grande largeur, ancrés sur un de ces fonds blancs immaculés qui donnent aux eaux peu profondes cette couleur turquoise si caractéristiques de la Calédonie, nous profitons de ce repos pour regonfler nos blocs et nous restaurer. C'est aussi le moment de faire un point météo et d'affiner la suite de notre programme. Jusqu'à maintenant, nous avons bénéficié de conditions exceptionnelles. Je me sens bien à l'abri sur ce mouillage idyllique qui nous permettraient d'explorer encore une de ces petites passes, voir même la fameuse faille Cook du récif du même nom qui continue de m'échapper ! Comme j'aimerais rester une nuit de plus dans ce lagon Nord ! Cela nous a pris un an pour y arriver alors pourquoi ne pas prendre quelques risques pour une journée supplémentaire ?

Mais le temps semble vouloir se dégrader dans le Sud en fin de semaine avec l'apparition de vent d'Ouest. Finalement, la décision est prise de redescendre par l'Est sous la protection de la côte. Le chemin est plus long, mais Félix ne semble pas très confortable avec notre actuel mouillage pour y rester la nuit. Je me range à l'avis de la majorité tout en me consolant, avec difficulté je l'avoue, d'avoir à troquer la faille Cook pour un tour complet de la Calédonie. Décidément, la photo aérienne exposée dans mon salon de ce coup de serpe dans le récif continuera de me narguer, tout comme Thierry qui ne manque jamais une occasion de me rappeler qu'il y a déjà plongé, lui !

Notre Capitaine avait raison : le mouillage à l'embouchure du Diahot, à proximité du village de Pam, est parfait. Les montagnes qui le protègent de chaque côté nous garantissent une nuit des plus paisibles. L'endroit est sauvage : c'est tout juste si nous apercevons quelques vaches qui paissent tranquillement sur le rivage. La rivière est large, majestueuse : comme il est tentant de vouloir explorer ce qui constitue le plus long cours d'eau de Calédonie. Nous savourons notre traditionnel apéritif au calme tout en regardant le soleil se coucher. J'en profite pour raconter une anecdote de circonstance.

C'est l'histoire d'un jeune natif de Pam, mais habitant à Poum, appelé en France pour faire son service militaire. Son patronyme est un nom assez répandu dans le coin : Winchester. Le voici arrivant le premier matin à la caserne qu'il lui a été assignée. Un sergent le fait s'aligner comme toutes les nouvelles recrues dans la cours : têtes hautes, bien droits, les mains le long du corps, petits doigts sur la couture du pantalon.

« Très bien, je vais passer devant chacun d'entre vous pour faire l'appel. Vous répondrez à mon salut en annonçant haut et fort votre nom, votre ville de naissance et votre lieu d'habitation. »

L'appel commence et bientôt le voilà devant notre jeune calédonien.

« Winchester, Pam, Poum ! ».

« Ah ! Je vois que l'on veut faire le malin. Et bien vous me ferez une semaine de trou pour commencer ! »

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