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25 janvier 2021

Partie 3 : Plongées dans l'histoire du Caillou

Corvette de guerre et canons de bronze

La Calédonie a le don de mélanger des noms très exotiques à nos oreilles avec d'autres qui rappellent l'histoire de France. Nous empruntons ainsi l'étroit canal d'Harcourt, du nom du capitaine de la frégate Alcmène qui avait pour mission de découvrir un passage permettant de relier les côtes Ouest et Est de la grande terre, sans avoir à contourner Bélep par le Nord. C'était en 1850. Nous laissons par bâbord le petit îlot qui porte le nom d'un de ses lieutenants, Saint-Phalle. Il serait décédé lors d'une escarmouche avec le chef Dindi, sabre à la main dans la chaloupe ayant pour mission d'hydrographier le canal.

Pianotant sur Wikipédia et sur les cartes marines de Navionics, mon imagination vogue au gré des noms de récifs qui s'affichent sur la carte marine … Tiens, voici justement le récif de la Seine qui délimite la passe de Pouébo. Se pourrait-il que ce soit sur ce récif qu'ait sombré la Seine, un des tous premiers navires de guerre français à avoir naviguer en Calédonie ? Sans trop y croire, mais poussé par mes fantasmes, je suggère à Thierry d'aller voir.

« Il est immense ce récif, il y a vraiment peu de chance de tomber dessus … et en admettant que ce soit le bon récif ! »

Mais le courant est rentrant et c'est l'heure de plonger. Il se laisse convaincre. Nous avons tôt fait de nous mettre à l'eau sur le côté extérieur du récif et de nous laisser entraîner par la marée vers le lagon. L'eau est transparente, la plongée est une nouvelle fois pleine de promesses en termes de faune et de flore, quand subitement j'aperçois à flanc de récif une ancre à jas de deux mètres de haut. 

Je fais signe à Serge de s'arrêter pendant que le reste de la troupe continue de se laisser porter par le courant. Là mon imagination s'emballe à nouveau … Serait-ce une ancre de la Seine ? Je n'ose toujours pas y croire tout en faisant le tour de l'ancre. Tiens, elle est rattachée à une chaîne. Les maillons sont gigantesques, à l'échelle de l'ancre. Chaque anneau fait près de vingt centimètres et je n'arrive pas à faire le tour avec le pouce et l'index de la section métallique. Alors que pour mon petit voilier de douze mètres il me fallait de la chaîne de 12 mm. Cela pourrait bien correspondre à un navire d'environ 50 mètres au bout de ce fil d'Ariane … je me prend à rêver qu'une corvette de guerre avec d'antiques canons de bronze pourrait bien se trouver à l'autre bout.

De plus en plus excité, je fais signe à Serge de me suivre et nous voilà pistant, maillon par maillon, une chaîne qui en semble plus vouloir en finir. Mi-bouteille déjà, il ne faudrait quand même pas que nous arrivions à court d'air avant d'avoir trouvé l'épave, si épave il y a ! J'accélère encore tout en jetant un coup d'œil de temps en temps vers l'arrière, par en dessous entre mes jambes et sans même me retourner pour ne pas perdre une seconde. Serge suit toujours, ouf ! Alors je ne mollis pas. Brusquement le récif s'interrompt. Mais la chaîne poursuit son chemin 20 mètres plus bas, se détachant de manière nette sur un fonds de sable. Et puis apparaît sur notre droite une seconde ancre de la même taille imposante, reliée à une chaîne qui converge clairement vers la nôtre. 80 bars, le but est proche, allez encore un effort, Serge.

Soudain une forme indistincte se détache sur le sable. Je devine ce qui pourrait bien être des canons éparpillés. Au fur et à mesure que nous nous approchons plus de doute. Ce sont bien des dizaines de canons éparpillés sur le sable, encore une ancre de même taille, la poupée d'un énorme cabestan qui a perdu ses bras depuis bien longtemps : c'est la Seine ! En grand nombre, des clous d'une vingtaine de centimètres, seuls restes d'une coque en bois, laissent imaginer la forme et la taille du navire de guerre. Ce qui a survécu du cabestan et les multiples ancres dispersées tout autour de l'épave laissent imaginer le combat titanesque de l'équipage pour tenter de déhaler la corvette du récif. Tout en épuisant le fond de ma bouteille à contempler les restes de cette tragédie, je songe à tous ces efforts déployés. En vain.Image1 Image2  Image3 

Une vraie épave avec des canons de bronze, des ancres énormes et un cabestan !

Tout à l'euphorie de cette redécouverte, nous sommes contraints, faute d'air, d'arrêter notre plongée pour rejoindre la surface. Mais il en faudrait plus pour supprimer le sourire qui s'étend jusqu'à nos oreilles, et peut être même un peu plus haut encore. J'ai une pensée pour mes amis de l'association Fortune de mer qui ont dû connaître cette même joie lors de la découverte de l'épave en 1997. Et je me promets de retourner au Musée maritime de Nouméa, à la recherche de la vitrine abritant les objets qu'ils ont remonté pour y être exposés. Il me faudra aussi relire soigneusement les pages du livre des cinquante naufrages en Nouvelle Calédonie consacré à ce qui est une des plus anciennes épaves du territoire, pour continuer de donner vie à cette collection de vestiges.

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Maquette de la Seine au Musée de Nouméa : observez les 22 canons,

le cabestan entre le mat d’artimon et le grand mat et quelques-unes des ancres

A l'abri d'une étrange formation rocheuse, la fameuse poule de Hienghéne, que les premiers marins français sembleraient avoir baptisé de « tour de Notre Dame », nous revivons cette journée historique autour de petits punchs généreusement préparés par mon binôme.  C'est tout un rituel pour Serge. Il prépare ainsi six petits verres qu'il amène partout avec lui, dans un petit panier destiné à transporter des œufs. Il sort chacun des petits récipients avec précaution, les aligne pour y verser généreusement une large cuillère de sucre de canne non raffiné, puis y exprimer le jus d'un morceau de citron vert qu'il abandonne et recouvre de ce nouveau rhum calédonien.

« Il faut faire tourner l'industrie locale », s’excuse-t-il. « Les gars, c'est la dernière tournée … la bouteille est finie ! »

L'alcool aidant, je partage ma réflexion de l'instant :

   

« Tu sais Serge, c'est quand même incroyable le pouvoir qu'une photo satellite, une carte marine ou encore un vulgaire clou en bronze ont d'enflammer l'imagination. »

Le temps des cap-horniers

Plus nous descendons vers le Sud, plus la barrière de récif de la côte Est est immergée. Elle n’apparaît plus que par endroit. C'est sans doute moins efficace pour développer la force des courant dans les passes et concentrer la faune. Aussi les plongées me paraissent moins spectaculaires. Mais comme piège pour les navires, il semble difficile de faire mieux que ces coraux qui affleurent presque.

Quand je demande à mes camarades de l'association Fortunes de mer quel est l'épave la plus spectaculaire de Calédonie, ils sont presque unanimes pour citer le Saint-Nazaire. C'est eux qui l'ont découverte lors d'une campagne de recherche en 2006. Plusieurs fois lors de nos sympathique réunion du jeudi soir, j'ai suggéré d'organiser une expédition pour aller la visiter. Mais du fait de sa localisation sur la côte oubliée, la logistique est complexe. Et cela n'a jamais été réalisé. De plus, ils gardent jalousement leurs points GPS, ce qui se comprend aisément.

Mais l'idée de plonger sur cette épave continue de me trotter dans la tête. A l'abri de notre mouillage de Port Bouquet, l'apéritif aidant à visualiser et croire à ses fantasmes, je suggère de tenter notre chance. Et après le succès de la Seine, j'y crois. Les indices dont nous disposons pour la localisation sont pourtant bien maigres : j'ai juste pris en photo les pages relatives au Saint-Nazaire du livre des Naufrages publié par l'association. Autant dire pas grand-chose pour entamer une chasse au trésor. Et le souci du secret de mes camarades est tel que je n'obtiendrai rien de plus. Thierry n'est pas très enthousiaste à l'idée d'organiser le programme des plongées avec si peu d'information. Je ne peux que lui donner raison. Mais après quelques verres, je lui arrache quand même l'idée d'une troisième et dernière plongée sur un récif qui me semble prometteur, pour « finir les bouteilles ».

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Imagine entre deux pins colonnaires

Ainsi donc nous voilà le lendemain en fin d'après-midi sous le vent d'un petit récif qui me semble prometteur. Il ne reste plus grand monde, car Thierry n'autorise la plongée qu'à ceux qui ont conservé plus de cent bars dans leur bouteille. De quoi constituer deux petites palanquées tout de même. La première est emmenée par Thierry, elle partira dans le sens des aiguilles d'une montre.  Et la seconde est constituée par moi-même et Serge bien entendu. Nous optons pour le sens inverse : le but n'est-il pas de remonter le temps ?

Alors je palme, je palme en veillant à rester le plus proche de la surface, pour consommer le moins d'air possible. Serge suit. Les minutes passent et la pression de nos bouteilles diminue de manière inexorable. Nous approchons de la réserve et je commence à me faire une raison. Dommage, un petit rêve de chasseur d'épave qui s'enfuit … quand soudain, il me semble apercevoir une une tôle carrée … mon cœur s’accélère brusquement et sans même faire signe à Serge, je sonde immédiatement.

Victoire ! Plusieurs mats en acier de grande section s'enchevêtrent les uns sur les autres. Ils nous conduisent droit à la proue du navire. Brisée nette, séparée du reste du navire, elle est renversée sur elle-même, le pont à même le fond et l'étrave vers la surface. Je me glisse sans peine dans cette nef subaquatique et savoure mon plaisir. C'est inespéré : se retrouver par vingt mètres de fonds à l'intérieur d'un trois de ces trois mats barques en acier qui ont fait la navette entre la France et la Calédonie aux alentours des années 1900, un de ces mythiques cap-hornier … Nous remontons en survolant le reste de l'épave. Et quelle épave, l'acier de la coque a définitivement mieux résisté au temps que le bois de la Seine. Les dimensions du navire sont également surprenantes: plus de quatre-vingt mètres de long, pour une dizaine de large seulement. Ces trois mats étaient vraiment conçus pour filer avec le vent. Décidément, quelle chance !

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Port boisé

Dernier mouillage sur la côte oubliée

Nous voilà savourant un dernier apéritif bien abrité dans un de ces mouillages si sauvages de la côte oubliée. Son nom vient du fait qu'elle est inaccessible, sauf en bateau, et donc quasiment vierge de toute habitation. C'est un peu le moment de faire le point sur ce « tour de côte » si extraordinaire. Cette expression mérite une explication. Jusque vers 1950, soit pendant presque un siècle après le rattachement de la Calédonie à la France, les liens des habitants avec Nouméa, et donc le reste du monde, se faisaient principalement grâce à des navires omnibus. Ceux-ci faisaient le tour de l'île apportant le courrier, colportant marchandises et passagers. Ils portaient le nom de tour de côte. Ce trafic maritime a aujourd'hui complètement disparu, avec la construction des routes et l’avènement de la voiture. Et compte tenu des 400 km de long de la grande terre, les bateaux réalisant un tour de l'île pourraient sans doute se compter sur les doigts d'une main certaines années. Notre périple est donc vraiment une performance.

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Comme Charcot sur la banquise,

savourons quelques coupes de Mumm cordon rouge !

Alors champagne pour cette croisière. C'est pour moi presque la fin de mon séjour en Nouvelle-Calédonie. Impossible de nier que cette perspective me rend triste. Aussi autant la noyer dans quelques bulles et se focaliser sur le bilan incroyable de ces dix jours inoubliables : face à face mouvementé avec la tribu de Waala à Bélep, première baleine de l'année sur le récif des Français, exploration d'une dizaine de nouvelles passes dont la passe du Jeune cadet, redécouverte de l'épave de Seine corvette de guerre de 22 canons, puis de celle du cap-hornier Saint-Nazaire sur la côte oubliée … Si ce n'est le moment de déboucher quelques bouteilles !

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