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26 octobre 2020

(juin 2020)

Partie 1 : Tel Cook débarquant à Bélep

Les préparatifs

Voilà un an que nous caressons ce rêve avec mes compères Thierry et Marc : une expédition plongée dans le nord de la Calédonie pour une exploration du récif des Français et du grand récif de Cook qui encadrent l’île de Bélep. Un an à examiner les cartes marines, à imprimer des photos satellites et faire des hypothèses sur le meilleur côté à explorer de chacune des passes. La plupart n’ont même pas de nom ! Nous avons beau interroger les rares anciens qui ont eu la chance d’aller mettre la tête sous ces eaux : rien n’y fait. Les renseignements sont parcellaires, délivrés au compte-gouttes. Pourtant nous en sommes convaincus : de ce que nous connaissons des passes de Poum et de la Gazelle, les plus au Nord que nous avons pratiquées, elles ne peuvent être qu’exceptionnelles. C’est certain : courant de plusieurs nœuds au plus fort de la marée, multitude de requins n’ayant jamais croisés de plongeurs et donc très curieux, abondance de faune, flore exubérante et pleine de couleurs de coraux durs ou mous et de gorgones intactes. La Calédonie héberge le cinquième des récifs « pristines » de la planète, nous disent les scientifiques en francisant avec maladresse un adjectif qui veut dire vierge. Oui, le lagon nord, c'est un rêve de plongeur à bout de palmes !

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Bélep, encadré par le récif des français et le grand récif de Cook

Enfin presque. A près de deux cent milles de Nouméa, ce n'est pas si près. Nous avons heureusement identifié et testé depuis plus d’un an l’outil idéal : Imagine, un catamaran à moteur. C’est un véritable engin de guerre pour se déplacer dans le lagon. Avec ses foils, il déplace ses 14 mètres et la dizaine de plongeurs de notre troupe à 16 nœuds pour une consommation de 20 litres de fuel à l'heure seulement. Mon minuscule zodiac ne faisait guère mieux, avec seulement trois personnes et un confort des plus rudimentaires. Embarqué sur un tel vaisseau, l’accès des récifs éloignés devient presque un jeu d’enfant. « L’eeeeengin » comme le dise les Calédoniens. A vrai dire, le seul obstacle est d’ordre financier : la location demande quelques moyens. Ou alors il faut être nombreux. Thierry peine à réunir une troupe suffisante. Faut-il croire que nous sommes les seuls à rêver de plonger dans le lagon Nord ? Les camarades du club s’inscrivent, hésitent, se désistent, finissent parfois par se réinscrire ... Thierry se fatigue, je l’encourage, il s’obstine. Et finalement nous arrivons à plus ou moins remplir le catamaran. Ouf, j’ai cru un instant que l’on resterait à quai.

Par chance, nous avons un second atout : notre jeune capitaine Félix. Il a fait plusieurs campagnes de pêche sur des thoniers comme marin, puis patron. Et ses équipages comptaient des marins de Bélep. Son Père, Directeur d'une des compagnies de pêche provinciales, connaît le Grand chef. Celui-ci, joint par téléphone, serait prêt à nous accueillir, sous réserve bien entendu de « faire coutume ». En clair, cela veut dire se présenter, soi même et ses motifs, en offrant le traditionnel manou (pagne de couleur), du tabac et un billet symbolique. Comme notre seul but est de plonger et photographier, il ne devrait pas y avoir de problème. Félix se veut rassurant. Malgré, ou grâce son âge, il est à la fois expérimenté et prêt à prendre quelques risques. C’est exactement l’état d’esprit qu’il nous faut !

D’autant plus que les dernières nouvelles de la lointaine Bélep sont inquiétantes. Des luttes de clans viennent d’éclater à la suite d’un décès par balle. Lors de la cérémonie de deuil d'un habitant mort du cancer à Nouméa, il y a eu une rixe et un mort. Cela me rappelle le point de départ d'une guerre de clans décrit par l'écrivain calédonien Georges Baudoux rapportant la légende Kanak de Kaavo. Trois pêcheurs meurent en mer, emportés par un cyclone. Persuadés qu'il s'agit d'un mauvais sort envoyé par la tribu voisine, la guerre est déclarée sur le champ !

Selon les informations les plus récentes, quelques familles ont vu leur maison incendiée et doivent quitter l’île de Bélep d’ici un mois. Les nuages s’amoncellent à nouveau. Encore de bonnes raisons d’annuler l’expédition qu’il va nous falloir surmonter. Il est tellement plus facile de baisser les bras devant l’obstacle. Enfin, avec Thierry, nous nous obstinons :  « A vaincre sans peine, on triomphe sans gloire ! ».

Cap vers le lagon Nord au cœur de la nuit

Enfin arrivent la première semaine de Juin et le moment du rendez-vous, à Port du Sud au coucher du soleil. L’embarquement pour une croisière commence toujours dans la sueur. Il faut charrier les dix blocs plus les deux compresseurs des voitures jusqu’à Imagine. Sans oublier nos bagages et l’avitaillement pour une grosse semaine. Soit presque 1000 mètres de quai à parcourir, tout en évitant les obstacles imposés par les capitaines de ponton. C’est ainsi que l’on désigne ces équipages qui habitent à l’année sur leur bateau et voient d’un mauvais œil ceux qui auraient l’idée saugrenue de sortir en mer en empruntant « leur » ponton. Sous la surveillance de Thierry, une noria de brouettes vertes s'organise. Heureusement, la chaleur s'est dissipée dans les lumières du couchant. Et puis, nous sommes nombreux, ce qui facilite la manœuvre.

La nuit tombe. Bientôt vient le moment de larguer les amarres et de s’enfoncer dans les ténèbres pour rejoindre les eaux plus sûres du large, hors du lagon et de ses nombreux récifs, au-delà de la passe de Uitoe. Nous avons une nuit de navigation. Mais nous sommes si nombreux que les quarts font à peine une heure. De plus la mer est d’un calme inhabituel : tout le monde dort du sommeil du juste ! Quel moyen merveilleux de se faire bercer et de se retrouver le matin au large de Koumac trois cent kilomètres plus au nord. Un peu comme si nous avions appuyé sur une touche hyperespace. Je regrette même de ne pas avoir vu la nuée de scories incandescentes qu’a laissé échapper l’usine du Nord lors de sa coulée de Nickel au cœur de la nuit. Nous savourons un premier petit déjeuner en mer au large des merveilleuses passes de Poum et de la Gazelle que nous connaissons bien. La tentation de s’arrêter est grande, mais nous faisons route pour découvrir de nouveaux terrains de jeu. Hors de question de perdre un temps précieux : il faut poursuivre vers des fonds inconnus, repousser les frontières de ce que nous connaissons déjà.

Enfin, nous y voilà ! La pression monte pour la première plongée : ce sera la petite passe de Waala. Elle n’a pas de nom, mais comme elle est à la hauteur de Waala nous la baptisons ainsi. Ce sera courant sortant. Comme elle ressemble à la coupée de l’alliance dans sa taille et sa forme, nous décidons d'explorer d’abord le côté Sud, puis dans le rentrant le côté Nord. Deux petits bonbons à savourer, deux plongées dans le courant dans une passe inconnue ! Comme tous, je suis impatient de me jeter à l’eau.

Le récif des Français

« Dix minutes. » annonce Thierry. Tout le monde s’agite pour s'équiper. Il faut se faire petit pour trouver la place d’enfiler sa combinaison sur la plage arrière bien encombrée malgré ses dimensions plutôt vastes. Je préfère m’éclipser sur le pont supérieur afin d’observer la disposition du récif et rechercher le mascaret. Celui-ci se trahit en surface suivant la force du courant soit par un friselis de l'eau, par des vagues chaotiques, soit encore par une suite de tourbillons ou de volutes qui dans certaines passes peuvent prendre la dimension de véritables maelströms. Mais surtout l’important est de vérifier si le mascaret se trouve à l’intérieur ou l’extérieur du lagon afin de connaître le sens du courant. L’hydraulique du lagon est si complexe qu’il ne suffit pas de lire la table des marées pour savoir si le courant va rentrer ou sortir : certaines passes peuvent être inversées.

Vérification faite, je redescends pour rattraper mon retard et finir de m’équiper. « Plus que deux minutes ». Il faut prendre place dans la file de droite ou la file de gauche pour sauter à l’eau, à la queue leu leu. « Point mort. Masque sur la tête » crie Thierry. Merde, cette fois je suis vraiment en retard. J’enfile mes palmes et marche comme un canard pour rejoindre mes camarades. Comme on peut être maladroit en combinaison d'hiver, les palmes au pieds … mais quel bonheur une fois sous l'eau de se laisser emporter par le courant comme un oiseau dans le vent. Voler au dessus d'un champ de gorgones qui se déforment sous la pression tel un écrin, pour abriter ici un poisson empereur, là une loche saumonée … Attention, le fond commence à descendre. Il ne s'agit pas de manquer la sortie. Je dévie vers le côté pour m'abriter avant d'être emmené au large … Dès que les fonds disparaissent sur la marche, les requins gris s'approchent et viennent nous inspecter de près. Ils sont très curieux : ce n'est pas tous les jours que des plongeurs viennent leur rendre visite dans cette petite passe de Waala !

Le temps de regonfler les blocs, d'un déjeuner rapide et d'une sieste, après tout c'est les vacances, le courant s'est inversé en début d'après-midi. L'exploration se fera côté nord cette fois. Félix nous rapproche du récif. Mais, petite erreur de calcul, nous avons sauté un peu trop à l'intérieur de la passe, juste une quinzaine de mètres. Avec Marc nous luttons contre le courant, sur le fonds, prise par prise, pour regagner le tombant. Un banc de raies aigle flotte sans effort à quelques mètres de nous. Mais le flux est si fort qu'il emporte nos bulles sans les effrayer. Arrivés sur la marche, nous nous enfonçons le long du tombant pour nous laisser emporter sous un surplomb rocheux qui domine l'entrée de la passe. Cette fois c'est ce surplomb qui absorbe nos bulles et nous permet de continuer à admirer le ballet des raies au milieu des requins gris. Pour une première passe sur le récif des Français, cette petite passe de Waala est une pépite.

Tel Cook débarquant à Bélep

De retour en surface, je m'assied au côté de Félix dans le poste de pilotage. Il est un peu inquiet car cela fait plus d'une dizaine de fois qu'il tente de joindre le grand chef. Seul le répondeur lui répond. C'est mauvais signe. Mais nous n'avons pas d'autre choix à cette heure tardive que de tenter d'aller voir à Waala ce qui se passe. L'île de Bélep se rapproche rapidement, le paysage est vraiment sauvage. A part une antenne téléphonique et une petite église blanche couverte d'un toit rouge qui se voit comme le nez au milieu de la figure, nous ne voyons que des arbres et une plage déserte. Nous apercevons également au ras de l'eau une digue qui semble masquer un petit abri pour quelques bateaux et un ponton pour le ferry hebdomadaire. Tout est calme. Est-ce un cri que nous avons entendu de la plage ? Non, je ne vois personne, c'est sûrement une impression. Quelle ambiance étrange. Il y a quand même au mouillage un unique voilier. Il semble bien seul, mais cela nous rassure un peu. Félix laisse filer l'ancre à son côté et met l'annexe à l'eau pour aller aux nouvelles.

Notre capitaine n'a pas le temps d'arriver à l'autre voilier que deux Stabicrafts, ces bateaux à moteur en aluminium prisés des Calédoniens, déboulent de derrière la digue. Poignet d'accélérateur en coin, chargés à bloc de Kanaks hirsutes et pour la plupart les yeux injectés de sang, les deux embarcations virevoltent autour de nous sans même ralentir pendant quelques instants, avant de s'arrêter brusquement. Voilà une entrée en matière pour le moins décoiffante ! La conversation s'engage heureusement avec l'un d'entre eux aux manières plus posées. Nous expliquons nos échanges du mois derniers avec le grand chef, notre volonté de faire coutume, notre unique ambition de plonger et prendre des photos … Pendant que ses compères nous dévisagent sans un mot, notre interlocuteur nous rappelle les événements des derniers jours, nous informent des problèmes qui pourraient survenir au mouillage. Il nous conseille amicalement et semble-t-il à titre personnel de ne pas rester. Au moins c'est clair ! Nous en déduisons que le pouvoir des autorités coutumières semblent, pour le moment du moins, précaire et malmené. Le conseil est sûrement très judicieux : autant le suivre.

Nous remontons l'ancre et optons rapidement pour une nuit de dérive dans le lagon. Ce dernier est immense, il fait très beau et nous sommes dix. Aussi des quarts d'une heure pour surveiller la dérive nous laisserons largement le temps de nous reposer. Cela semble la décision la plus sage. Un coup d’œil à la jumelle vers la plage nous conforte dans notre choix : presque une centaine de personnes de tous les âges hommes, mamans, enfants et grand mères nous observent. Tout ce monde est assis à même le sable, camouflé par l'ombre des arbres. La tribu curieuse de ce spectacle attend de voir la tournure de cette confrontation entre les jeunes du clan et ces plongeurs blancs de Nouméa. A cet instant précis, je réalise que je sais maintenant ce que pensait Cook quand il abordait une île du Pacifique … Notre aventure décidément tient toutes ses promesses, je jubile.

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Fin de la première partie

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